Lyra avait perdu toute notion du temps. Son corps entier la faisait si atrocement souffrir qu'elle avait fini par ne plus rien sentir, ou presque. Elle vivait, ou plutôt survivait, recroquevillée contre un mur froid, tremblante, serrant sa main mutilée contre sa poitrine. Elle avait passé les trois premiers jours à fermer les yeux si fort, comme pour tout oublier. Elle avait tenté toutes sortes de méditations pour oublier sa condition lamentable mais aucune n'avait réussi à lui faire oublier la chaîne qui lui cisaillait le cou, les humiliations et surtout le regard de dément de cette fille. Lyra n'avait pas touché à la nourriture. Elle était si mal qu'elle espèrait se laisser mourir de faim. Elle n'avait jamais été défaitiste et riait de tout. Pourtant, là, elle n'avait plus d'espoir et regrettait d'avoir repoussé son voyage au compte de son émission pour au final, se retrouver ici, prise au piège sans même comprendre pourquoi. Mais elle n'avait pas pu se résoudre à monter dans cet avion. Pas en sachant que l'enfant, ou les enfants, de Manu grandissai(en)t en elle. Lorsqu'elle l'avait appris, Lyra avait senti une vague d'extase l'envahir. Du bonheur à l'état pur. Son coeur battait si fort qu'il menaçait d'imploser. Manu était son âme soeur, l'homme de sa vie, ça avait toujours été une évidence. Jamais elle n'avait trouvé quelqu'un comme lui. Ils étaient jeunes, alors ils s'étaient donné le temps, pour ne pas s'étouffer. Mais maintenant, ça y'est. Ils allaient se retrouver. A eux la vie d'artiste, la maison à la campagne, la barbe de trois jours de son homme et ses lunettes de tête d'ampoule. Lyra s'était dépêchée d'aller lui annoncer la bonne nouvelle. Simplement, un simple coup d'oeil par la fenêtre lui montra l'image d'un Manu heureux et comblé et d'une Tuesday rayonnante. Même si son coeur se serrait et qu'elle sentait les larmes lui piquer les yeux, Lyra avait fait demi-tour. Aimer quelqu'un, c'était accepter de le voir partir. Manu était heureux et son bonheur était tout ce qui comptait. Lyra n'était pas égoïste et savait qu'elle ne pouvait pas gâcher son bonheur tout frais en s'insinuant dans sa vie comme elle l'avait déjà fait dix sept ans auparavant. Maintenant, ils étaient des adultes, elle n'en avait plus le droit. La rue de Manu fut la dernière chose qu'elle vit avant de se réveiller ici, le corps déjà en feu. Cinq jours avaient passés, mais Lyra avait l'impression d'être ici depuis un mois, un an, dix ans. Elle savait que Cassie avait déjà dû alerter les autorités mais elle était lucide : au milieu de nulle part, personne ne viendrait la sauver. Lyra était une âme libre et sauvage, qui disparaissait et revenait à intervalles irrégulières. Personne ne prendrait sa fille au sérieux... Parfois, Lexxus parlait seule et Lyra faisait semblant de dormir, prenant garde d'à peine respirer pour que celle-ci ne décide pas de la faire souffrir encore davantage. Lexxus était folle. Ou plutôt, Tayra l'était. Lyra avait fini par saisir le conflit interne qui tiraillait cette femme et malgré tout le mal qu'elle lui faisait subir, Lyra avait de la peine pour elle. Alors que les pas de Lexxus se rapprochaient, Lyra se demanda si elle ne méritait pas ce qui lui arrivait. Elle savait qu'elle avait été une personne bien et que son karma devait être beau, vraiment beau. Mais elle était indirectement responsable de la déchéance de Tayra et si lui infliger des sévices lui permettait de se sentir mieux, alors Lyra les acceptait. Peut être qu'elle avait choisi cette mort de martyr à la fin de sa vie antérieure afin que sa vie future soit encore plus réussie... Oui, elle se perdait dans ses croyances pour parvenir à survivre. Quand elle n'avait même plus la force de penser, Lyra se laissait bercer par les images des gens qu'elle aimait. Sa fille, Oliver, Manu. Elle s'accrochait à eux. Lorsque Lexxus apparut dans son champ de vision, Lyra songea un instant à lui sauter dessus. L'effet de surprise aidant, elle pourrait la frappe de sa main valide... Simplement, le manque de projectiles à ses côtés et l'épuisement qu'elle ressentait l'en empêcha. Lyra retint son souffle et serra la mâchoire, refusant de regarder les traces que Lexxus ajoutait sur son corps déjà meurtri. Elle n'avait même plus la force de verser des larmes. Une fois sa tortionnaire partie, Lyra soupira et donna un coup de pied à la nourriture servie par Lexxus. Elle fermait tout juste les yeux lorsque celle ci revint. Ses instruments lui glacèrent le sang mais plus encore, ce fut ce qu'elle prononça qui fit se décrocher son coeur. A cet instant, Lyra ne pensait plus qu'à une seule personne, elle le voyait, pouvait même sentir son odeur, et se battrait jusqu'au bout pour elle, pour eux... Manu. Elle leva deux yeux implorants sur Lexxus, le visage déformé par la peur, les muscles contractés. Sa voix n'était plus qu'un fin filet presque inaudible, tant sa gorge déssechée l'empêchait de parler.
- Tayra... je t'en prie. Rien ne t'oblige à faire ça. S'il te plaît...